Une lueur d’espoir

Samedi soir, je rentre du travail, il est aux alentours de dix-neuf heures et la température celle d’un mois de juillet. Je remonte l’Avenue Gabriel quand, à une quinzaine de mètres devant moi, une voiture qui tournait à droite heurte un scooter. Malgré la faible vitesse des deux véhicules, le bruit sourd est impressionnant.

Loin de me retrouver seul à porter secours aux accidentés nous fûmes une dizaine de personnes à agir dans le calme autour de l’accident : Libérer la cheville du conducteur bloqué sous le scooter, calmer, rassurer et faire asseoir la fille du conducteur âgée de dix-sept ans, sécuriser la circulation, calmer la jeune conductrice de la voiture (de son père) en état de choc, prévenir les secours, garer le scooter et la voiture pour libérer la circulation, un employé du restaurant Laurent a même amené plusieurs bouteilles d’eau pour que tout le monde puisse se désaltérer.

En attendant les secours, tout le monde garda son calme, le conducteur du scooter rassurant même la jeune automobiliste. Ce ne fut que paroles apaisantes, gestes de sympathie. Les pompiers puis les policiers arrivèrent, firent leur travail avec bonhommie et professionnalisme.

Cette demi-heure ou tout le monde porta secours, ou personne n’incrimina personne, ou la solidarité joua, ou les conversations furent posées et compatissantes et les paroles rassurantes fut pour moi, avec le recul, une vraie bulle d’espoir, un moment de ce que George Orwell appelait la « common decency », la décence commune.

Après cela je suis reparti sur mon vélo plus prudent mais plus léger. Le soir même le conducteur du scooter m’envoyait un message pour me rassurer sur son état et celui de sa fille.

Parfois il faut des moments comme ceux-là pour nous redonner espoir dans l’espèce humaine.

Que les soirées sont belles…

C’est un dîner entre amis; d’abord une histoire de copines mais les hommes y sont les bienvenus. Un de ces dîners qui vous amène à une heure avancée de la nuit, un de ces dîners qu’on fait une fois par an parce qu’une des copines a élu domicile de l’autre côté de l’Atlantique, un de ces dîners ou on se croirait presque dans une comédie anglaise. La joie de se retrouver, de rire à peine la porte franchie. Il y eut des antipasti, du jarret de boeuf mijoté de longues heures dans une cocotte, des pâtes fraiches, du tiramisu, du gâteau au chocolat, des margaritas et du Crozes-Hermitage. On a voyagé, beaucoup : au Mexique, à Toronto, à Rimini, à Montréal, à Cuba, à Marseille, à Vanarasi, à Vintimille, à Paris aussi… et puis la Grèce et le Brésil, bientôt. On a convoqué, en vrac, Leonardo di Caprio, Glenn Gould, Sebastiao Salgado, Alain Daniélou, Steve Mc Curry, Patrick Génin, Sara Lugo, Woody Allen, Jeff Kooons, Pat Metheny, Pedro Almodovar, Marcel Pagnol… On a parlé de nos enfants et de nos petites histoires, de judo et d’hindouisme, du zèle de certains personnels aéroportuaires, de zen et de gastronomie, de métamphétamine et de cuisine méditerranéenne, du froid parisien et de la douceur montréalaise…

Que les soirées sont belles quand la compagnie est agréable, les conversations légères et les alcools forts.

Rendez-vous manqué

C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, un de plus.
J’avais pris le bus 84 jusqu’à Saint Sulpice; un timide soleil printanier faisait miroiter l’eau de la fontaine.
Je traverse la place vers l’église, tourne à gauche, elle est là, devant moi et je comprends que j’arrive trop tard : Le long du mur où le bateau ivre a jeté l’ancre , deux déménageurs remplissent une camionnette blanche de cartons de livres. Ma dernière visite à la librairie l’Age d’Homme n’aura pas lieu.
Je voulais, en guise de dernier hommage avant fermeture, acheter quelques volumes de Pierre Gripari qui auraient fait des cadeaux de choix pour quelques bons amis. Un rapide coup d’oeil à travers la vitrine déjà poussiéreuse : Sous le portrait de Vladimir Volkoff, étagères vides et cartons pleins, trop tard.
En remontant la rue Férou j’ai pensé à d’autres rendez-vous manqués, surtout au plus triste de tous, cette nuit ou je suis arrivé à l’hôpital de Meaux quelques minutes après que ma mère eu définitivement fermé les yeux, puis celui que nous sommes nombreux à partager d’être né trop tard, dans une époque qui ne nous sied pas, une époque ou l’on ouvre des fast-foods et ou on ferme des librairies…
Tout à ma nostalgie je suis entré dans le jardin du Luxembourg.
Les arbres pavoisaient de rose et de blanc, les parterres se parsemaient de pâquerettes, les filles dans les allées étaient souriantes et belles, le chant des oiseaux répondait au souffle du vent. Je me suis assis sous un arbre, j’ai allumé une pipe; la fumée a chassé mes dernières pensées maussades. Je me suis abandonné totalement à l’instant. Le soleil disparaissait, la pluie commençait à tomber, sans m’atteindre.

(La photographie date de 2013, aujourd’hui je n’avais pas le coeur à en prendre)

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Daido Moriyama à la fondation Cartier

Grands tirages, couleurs saturées, décadrages, crabes, crocodiles, affiches publicitaires, photos de photos… Assemblage hétéroclite, presque dérangeant… moi qui aime la pureté des lignes et des formes… toujours surpris d’aimer Moriyama… Pas beau, non, mais vrai, vibrant, vivant… Un diaporama, noir et blanc, écrans géants, voyage de plus d’un an dans un Japon des non-lieux, un regard posé où personne ne le pose…  retour à la couleur… kitsch, trop plein, tuyaux, chaussure de femme abandonnée dans un caniveau… le monde de Moriyama m’échappe et me fascine toujours autant.

Baby-Foot et scolarité

Le simple fait que moi, dont le seul diplôme est le permis de conduire, maîtrise mieux que nombre de « bac+ » de ma connaissance la langue française, l’histoire, la géopolitique, la littérature et quelques autres sujets dont ma légendaire modestie m’empêche de faire la liste exhaustive, démontre la totale inefficacité de notre système scolaire.
Par contre, si j’avais été plus assidu sur les bancs du lycée, j’aurais peut-être appris à faire des phrases courtes et même décroché un diplôme, mais j’ai préféré de loin obtenir une parfaite maitrise du baby-foot qui me permettait de passer tout l’après-midi à jouer en ne déboursant que deux francs, car nous vivions une époque bénie ou il était de bon ton de reprendre les gagnants en payant la partie. Pour illustrer mon propos vous trouverez sous l’article la photographie du seul et unique, le Bonzini à poignées rondes, qui fut l’outil de mes exploits et de mon échec scolaire.

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Pour adoucir l’amertume des jours

PHO5c85d5a2-7f91-11e3-a3d8-f2e1126077f4-300x450Il est des personnages de roman qui, sans prévenir, avec douceur et élégance, entrent dans votre vie pour ne plus la quitter. Vera, Vesko et Nikola, les personnages du fort joli roman de Slobodan Despot « Le miel » sont indéniablement de ceux là.
Le Miel c’est l’histoire de plusieurs chemins initiatiques s’imbriquant par la magie du destin : Vera l’herboriste comprendra que « chaque geste compte » et Vesko le teigneux, la peur au ventre s’apercevra qu’on est bien souvent son pire ennemi. Le miel c’est aussi des histoires de sauvetage; Vera et Vesko veulent sauver Nikola et finalement ce sont eux qui trouveront leur salut car, comme le dit et le redit Vera, « chaque geste compte ».
La beauté de ce court roman tient aussi à ce qu’il dessine en creux :
La Yougoslavie qui n’existe déjà plus, déchirante et déchirée.
Le narrateur qui reçoit l’histoire qu’il nous conte en cadeau et nous l’offre à son tour. Lui dont on connait si peu nous ressemble tellement, pris par ses doutes et ses regrets, consultant Vera l’herboriste pour être soulagé de ses maux (mots ?).
Mais le vrai héros du livre c’est, comme le titre l’indique on ne peut plus clairement, le miel qui adoucit l’amertume des jours (pour reprendre la gentille dédicace de Slobodan Despot), le miel et son placide et généreux gardien, Nikola l’apiculteur. Le miel qui transforme une déroute programmée en un chemin lumineux ou, pour reprendre cette phrase du narrateur : « L’épopée de Nikola et Vesko apparaissait comme un filet d’eau claire serpentant au milieu d’un marécage vénéneux ».

Ne vous privez surtout pas de ce petit pot de miel, il vous fera le plus grand bien à l’âme et n’oubliez pas, chaque geste compte.

S’abandonner à vivre

s-abandonner-a-vivre-de-sylvain-tesson19  nouvelles bien serrées dans l’écrin crème des éditions Gallimard. 19 nouvelles comme autant d’invitations à voyager, réfléchir, aimer, tutoyer le destin, s’abandonner à vivre.
Sylvain Tesson, l’auteur de ces 19 récits, nous invite à contempler les hommes face aux destin que les dieux goguenards ont tissé pour eux. Hommes et femmes face au grain de sable qui propulse l’ordinaire dans l’extraordinaire, héros embrassant des destins plus grands qu’eux, voilà l’histoire de la littérature depuis Homère et à ce difficile exercice Sylvain Tesson tire plutôt élégamment son épingle du jeu.
Bien sur, l’exercice a ses limites. Toutes ses histoires ne se valent pas, quelques unes sont cousus de fil blanc, d’autres s’effacent à peine lues mais certaines sont de véritables bijoux, des pépites. L’exercice périlleux de concentrer en quelques pages un destin, de nous renvoyer face à nous mêmes, de briller par l’intelligence d’une chute est alors totalement réussi et l’on se prend à penser à Borges, ce maitre absolu du genre, celui où la nouvelle rejoint le conte.

Des histoires à ranger précieusement dans sa bibliothèque intérieure, à ressortir à bon escient, comme un bon whisky, quand la compagnie est agréable ou la solitude un peu lourde… S’abandonner à vivre, tout est dit !