La voie du cycliste

Monter sur son vélo. Dès les premiers coups de pédale, se fixer sur les mouvements de sa  respiration : inspir… expir… pédalage… adopter une vision globale, large… Plus d’abruti qui vous coupe la route, plus de débile qui vous grille la priorité, plus de salopard qui vous coince contre le trottoir mais des obstacles qui se présentent et que l’on évite avec une acuité nouvelle, sans jugement. Plus de rumination plus de petit vélo dans la tête, juste celui sur lequel on avance. Bien sur, on s’égare : un conducteur indélicat, une jolie fille sur le trottoir, un problème de boulot… Alors on recommence : inspir… expir… pédalage… Paris défile, le sifflement du vent, les muscles des mollets tirent un peu… on embrasse les sensations, on les laisse passer, comme les piétons sur les passages cloutés.

Notes égéennes (3)

Il est presque minuit et un vent de terre souffle à faire ployer pins et tamaris. Une mer de plomb reflète une lune presque pleine. Luminosité terne de la mer, halo laiteux de la lune et le bruit du vent.
Ce vent qui porte les histoires et les légendes. Ce soir, regardant l’Egée fantomatique et écoutant le bruit torturé du meltémi, je pense à Ulysse qui sur ces flots connu mille périls pour retrouver Ithaque. La légende est née il y a des milliers d’années et le vent raconte toujours son histoire.

Mer couleur de plomb
La sombre plainte du vent
me parle d’Ulysse

Notes égéennes (2)

Les Cyclades, Paros et Antiparos tout au moins, sont des iles montagneuses et arides que l’homme a conquis. Maisons, olivier, arbres en fleurs… la main de l’homme. Mais le sentiment qui domine ici, c’est cette sentence de la sagesse delphique :

Μηδὲν ἄγαν, Medèn ágan, rien de trop.

Ici l’homme a conquis avec modestie, justesse et humilité. Aucune ostentation dans les constructions, toutes recouvertes de blanc, aucune ne possède plus d’un étage, les routes étroites épousent le relief, les jardins et les oliveraies sont modestes, les arbustes et les fleurs apportent avec bonheur quelques touches de couleur, dans les ports les bateaux de pêche sont artisanaux, pas de monumentales cathédrales mais de petites églises et de discrets monastères cachés dans la montagne.

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Tout ici est resté à l’échelle humaine, tout ici respecte la nature. Antique sagesse.

Je ne sais pas à qui il faut rendre hommage de ne pas avoir permis que des immondes barres d’hôtels viennent dénaturer le paysage, mais qu’il soit ici remercié. Même les limitations de vitesse (50kmh maximum) invitent à la lenteur, au temps juste.

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Quand vous vous installez dans une taverne (terme bien plus heureux que restaurant), vous passez commande, on ne vous amène pas VOTRE assiette mais une assiette vide par convive et les plats sont placés au milieu de la table invitant chacun à se servir de tout. Idem pour l’ouzo, rarement servi au verre, mais dans une petite carafe, avec des glaçons et autant de verres que de buveurs.

Harmonie et partage. Décidément une bien belle culture.

Notes égéennes (1)

Paros, c’est la carte postale. Ciel bleu, mer bleu-vert, pins, oliviers, plages ombragées, eau transparente, maisons blanches, volets bleus, chiens et chats alanguis, azalées, hibiscus, jasmin, blanc, rose, violet, petits restaurants au bord de l’eau, bateaux de pêche, salades grecques, poulpe, ouzo et vin de Paros, les grecs affables, rieurs et bronzés, marbre blanc, ciel étoilé, grillons, églises aux dômes bleus, ruelles étroites, un coq chante. C’est bon parfois de plonger dans la carte postale.

Notes athéniennes

  • Arrivée sur Athènes, le reflet de la lune sur l’eau : Séléné ! Séléné ! Thalassa ! Thalassa !
  • Musculature massive, barbe brune bien taillée, profil hellénique; un ouvrier du bâtiment avec un physique de héros grec.
  • Marché du Pyrée, je discute avec des bouchers : Français ? Football ! Benzema !
  • L’Acropole : Choc. Equilibre et puissance divine dominant la cité. Le marbre vibre et irradie, les dieux sont vivants !
  • Un chat fauve aux yeux verts quitte son piédestal de marbre de Paros pour se lover contre mes jambes. Heureux présage.
  • Lever les yeux, regarder le soleil jouer avec la pierre et oublier les touristes.
  • Le musée de l’Acropole : Monumental sans ostentation. Tout est fait ici pour mettre les oeuvres en valeur. Et quelles oeuvres !
  • Une institutrice grecque et sa classe buvant ses paroles : Transmission de la longue mémoire européenne.
  • Parfait mélange d’érotisme et de divin. Nous sommes loin des mortiferes  monothéismes. Vitalisme et vitalité.
  • Messieurs les anglais, rendez ce qui ne vous appartient pas !
  • Après Rome, Broceliande, Bibracte une certaine idée de l’Europe se dessine pour nos enfants et pour nous : Vivante et millénaire, charnelle et païenne
  • Snobisme : Acheter l’édition bilingue de « Prière sur l’Acropole » d’Ernest Renan à la librairie du musée.
  • Seule entorse au calme du métro athénien, les grand-mères qui répondent à leur téléphone portable sous le regard amusé des autres passagers.

Très bientôt des photos, promis.

Notes dublinoises

  • Mnémotechnie ou humour irlandais, le bus qui effectue le trajet entre le centre ville et l’aéroport est le 747.
  • Un peuple qui a érigé une bière en fierté nationale ne peut pas être foncièrement mauvais.
  • Les leprechauns existent, je les ai rencontré (dans un pub).
  • Le réseau social le plus utilisé par les dublinois est le pub.
  • Le Redbreast est définitivement un formidable Single Pot Irish Whiskey.
  • S’installer dans Temple Bar et profiter du réjouissant spectacle des enterrements de vies de jeunes filles et de vies de garçons…
  • Les dublinois sont des gens peu bruyants dont le niveau sonore augmente sensiblement à proximité des pubs.
  • Monsieur Guinness a combattu le Shérif de Dublin, eu 21 enfants et offrait à ses employés logement, mutuelle et bière. Intéressant personnage !
  • Au n°1, Merrion Square résidait Oscar Wilde. Sur la façade on peut lire l’impressionnant Curriculum Vitae de son père : Sir William Robert Wills Wilde –  1815-1876 – aural and ophtalmologic surgeon, archeologist, ethnologist, antiquarian, biographer, statistician, naturalist, topographer, historian, folklorist. »
  • Face à la maison d’Oscar Wilde, dans Merrion Square, on trouve une étonnante statue de l’auteur alangui sur un rocher de quartz de 35 tonnes, en veste d’intérieur verte à col rose, réalisée par Danny Osborne. Au pied de la sculpture, des piliers de marbre noir où sont inscrites des citations du poète : « Whenever people agree with me I always feel I must be wrong », « I can’t resist anything except temptation », « The well bred contradict other people, the wise contradict themselves »…
  • The Book of Kells : transcendance  et magie de la main humaine.
  • Mariage à College Chapel dans Trinity. Tenue, élégance et joie de vivre.
  • Partout, le double affichage anglais/gaélique. Le gaélique est enseigné à l’école jusqu’au bac mais souffre d’une désaffection de la jeunesse. Pourtant, surtout quand on est anglophone, quel bonheur de posséder une langue qui vous assure la confidentialité de vos conversations dès les frontières franchies !
  • Saint Stephen Green, un bonheur de parc où les irlandaises court-vêtues fleurissent au premier rayon de soleil.
  • Discussion autour d’un tonneau avec un étudiant brésilien, Hector, venu à Dublin parfaire son anglais. Une chose l’a particulièrement marqué : les policiers ne sont pas armés ! Un vrai choc culturel pour un habitant de Sao Paulo.
  • Au cours de ma promenade matinale dans Phoenix Park, toutes les personnes que je croisais me saluait avec aménité : hello, good morning, what a lovely day, what a beautiful day… puis j’ai repensé aux parisiens… j’ai failli pleurer.
  • Les irlandais sont beaucoup plus tactiles que les anglais. Notre hôtesse nous a même gratifié d’un chaleureux « hug » en nous laissant à l’aéroport.

Une lueur d’espoir

Samedi soir, je rentre du travail, il est aux alentours de dix-neuf heures et la température celle d’un mois de juillet. Je remonte l’Avenue Gabriel quand, à une quinzaine de mètres devant moi, une voiture qui tournait à droite heurte un scooter. Malgré la faible vitesse des deux véhicules, le bruit sourd est impressionnant.

Loin de me retrouver seul à porter secours aux accidentés nous fûmes une dizaine de personnes à agir dans le calme autour de l’accident : Libérer la cheville du conducteur bloqué sous le scooter, calmer, rassurer et faire asseoir la fille du conducteur âgée de dix-sept ans, sécuriser la circulation, calmer la jeune conductrice de la voiture (de son père) en état de choc, prévenir les secours, garer le scooter et la voiture pour libérer la circulation, un employé du restaurant Laurent a même amené plusieurs bouteilles d’eau pour que tout le monde puisse se désaltérer.

En attendant les secours, tout le monde garda son calme, le conducteur du scooter rassurant même la jeune automobiliste. Ce ne fut que paroles apaisantes, gestes de sympathie. Les pompiers puis les policiers arrivèrent, firent leur travail avec bonhommie et professionnalisme.

Cette demi-heure ou tout le monde porta secours, ou personne n’incrimina personne, ou la solidarité joua, ou les conversations furent posées et compatissantes et les paroles rassurantes fut pour moi, avec le recul, une vraie bulle d’espoir, un moment de ce que George Orwell appelait la « common decency », la décence commune.

Après cela je suis reparti sur mon vélo plus prudent mais plus léger. Le soir même le conducteur du scooter m’envoyait un message pour me rassurer sur son état et celui de sa fille.

Parfois il faut des moments comme ceux-là pour nous redonner espoir dans l’espèce humaine.