Albane

Comme en amour, il existe en littérature une alchimie. Celle qui vous lie le coeur à un auteur par la magie de ses mots. Ses livres, ses phrases, ses personnages vous touchent au plus profond de l’âme. Guy Féquant est de ceux-là.

Son précédent roman, « Plume » m’avait profondément touché et résonne encore aujourd’hui en moi.

Son récit de voyage « Les blancs chemins » m’avait décidé à franchir le pas et à parcourir à mon tour mes blancs chemins. Grand lecteur de littérature de voyage, Il m’a fallu ce récit magnifique et émerveillé, pour que je prenne enfin mon sac à dos et me jette sur les routes de France pour un pèlerinage personnel qui m’amènera à quelques kilomètres des chères Ardennes de l’auteur. Certains croient au hasard, moi, très peu.

J’attendais donc avec impatience et fébrilité de me plonger dans « Albane » qui vient de paraître aux éditions Anfortas. Comme pour un rendez-vous amoureux, il convenait de choisir le meilleur moment pour rencontrer cette jeune femme.

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Hier, un magnifique soleil d’automne saluait l’antique fête de Samhain. J’étais seul à la maison, j’avais décidé de purifier mon corps et mon âme par une journée de jeûne. La journée idéale.

« Albane » c’est une histoire d’amour. Un amour fulgurant entre Philippe, bachelier de 18 ans et l’héroïne de vingt ans. Toile de fond, l’année 1968, avec ses bouleversements qui n’en furent pas et ses changements profonds, plus discrets. Pendant que certains pensent changer le monde, Albane et Philippe l’inventent, sans y réfléchir. Ils s’aiment, s’embrassent, embrassent la nature, embrassent la vie.

« Albane », c’est une histoire d’adolescence. Une adolescence magnifique. Cette adolescence qui est une succession d’aujourd’hui. Hier, c’était l’enfance, demain, demain… Demain n’existe pas, ou si peu.

Ces moments éblouissants, je les souhaite à tous et il faudra bien du recul pour se rendre compte que ces quelques mois de nos vies prennent plus de place que les trente ans qui ont suivi. Après cet éblouissement, c’est l’âge adulte, le moment des renoncements et des compromissions. On est plus grave, on est sérieux. Les trotskistes deviennent guichetiers à la BNP, les erreurs de jeunesse se paient au prix fort. Trop tard.

Pour réussir à nous replonger charnellement dans cette période il faut un sacré talent et Guy Féquant y arrive à merveille ! La très grande qualité de Guy Féquant est de n’avoir trahi ni son âme d’enfant ni son coeur d’adolescent. Il nous fait vivre ses instants dans toute leur sensualité. Sensualité des étreintes, sensualité de la nature qui les protègent. L’instant est vécu totalement.

« Albane » est un roman païen dans le sens le plus noble du terme. Ce paganisme qui magnifie le corps et la terre qui les porte. Grâce à Albane, Philippe connaitra cette « conversion » à la nature sauvage, complétant par la pratique la connaissance des maîtres grecs que chérit ce jeune helléniste. Mais l’auteur n’est pas de ces païens sectaires, loin s’en faut. Les cloches sonnent autant que brame le cerf, le doyen Leonardi, Sympathique ecclésiastique, semble bien mieux comprendre les amours adolescents que bien des adultes mariés, les chants grégoriens nourrissent l’âme…

Et puis il y a la Champagne. Région chère à mon coeur. Cette région que grâce à Guy Féquant j’ai traversé, attachant à mes souliers sa terre crayeuse. Région de mes origines que plus jamais je ne pourrais renier, encore moins après y avoir cheminé avec Albane.

J’ai refermé le livre, bouleversé. Le soleil brillait encore. Je suis sorti, j’ai marché. A chaque pas Albane m’accompagnait. Mon adolescence m’a sauté à la gorge. Mes renoncements d’adulte aussi. J’ai séché mes larmes, conscient de ne pas avoir totalement trahi mon âme d’enfant ni mon coeur d’adolescent (on me le reproche d’ailleurs assez souvent). Un cri est monté des pages du livre : Demain n’existe pas ! Vis, maintenant, pleinement !

Merci Guy de nous le rappeler.

Sur les chemins noirs

Sylvain Tesson a chu, puis c’est relevé.

Il a offert ses premiers pas à son pays, qu’il connaissait si peu, par les chemins noirs, ceux qui vous dissimulent au monde, ceux qui vous dissimulent le monde (moderne). 3000 kms en guise de (kinésie)thérapie, du Mercantour au Cotentin.

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Je suis un lecteur et un admirateur de Sylvain Tesson depuis de nombreuses années, le suivant déjà lorsque il chroniquait pour l’émission Montagnes, ne ratant aucun de ses livres. C’est donc avec une grande impatience que j’attendais son récit.

Je viens de finir les 140 pages retraçant ses 3000 kms (soit environ une ligne par kilomètre) avec un sentiment difficile à définir…

J’ai eu l’impression de traverser avec l’auteur un purgatoire, après l’enfer de l’hôpital qu’il a connu. Même si Tesson a toujours le sens de la formule, certaines phrases claquent toujours comme des étendards, il émane de son récit une sorte de brouillard, comme celui du demi-sommeil après un cauchemar. Le cauchemar d’un homme qui se relève difficilement dans un pays qu’il voit lourdement chuter.

Bien sûr, Sylvain Tesson a changé, comment rester le même après ce qu’il a traversé. Mais peut-être est-ce moi qui ai le plus changé de nous deux, je m’explique :

Page 61, Tesson nous dit : « L’essentiel dans la vie est de s’équiper des bonnes œillères. » Cette phrase, assez emblématique du récit, m’aurait il y a encore quelque temps réjouit, plus aujourd’hui. Je tente désormais de m’enlever les paquets d’œillères qui obscurcissent mon regard… et croyez-moi, ce n’est pas facile ! Plutôt que de me dissimuler ce que je ne veux pas voir de ce monde, je m’efforce de l’accepter avec joie.

La joie ! voilà ce qui m’a manqué dans le récit. On sent derrière chaque moment de beauté une blessure, derrière chaque bivouac une aire d’autoroute, dans chaque instant, une absence. Il se laisse prendre par son esprit terriblement brillant, élaborant des constructions mentales là ou il faudrait juste être là. Arrivé au Ventoux il nous livre cette réflexion : « Je regrettais de ne pas avoir atteint l’endroit la veille pour y jeter un campement, je regrettais de ne pas l’avoir atteint il y a mille ans. » J’ai eu envie de lui répondre : « Sylvain ! Tu l’as atteint aujourd’hui ! Tu es vivant ! Profite de l’instant, merde ! »

Il y a quand même quelques moments de grâce dans sa traversée de la France, quand par exemple, les jambes lasses, il allume une bouffarde écoutant sonner les cloches au lointain en profitant de l’arrivée de la nuit. Hélas, ils sont trop rares.

Mais après tout, Tesson nous livre un livre d’une totale honnêteté, sans fard et je lui fait le reproche du mauvais lecteur, celui de ne pas avoir écrit le livre que j’aurais voulu lire.

Quand Il fait sienne page 57 la phrase terrible de Barbey d’Aurevilly : »L’ennui, qui est bien le dieu de ma vie. », Je ne peux que lui souhaiter un autre dieu intérieur pour diriger sa vie. Je lui souhaite tout au moins la quête de ce dieu intérieur qui désennuie radicalement. Je lui souhaite de se réconcilier avec lui même et avec le monde, de cultiver la joie partout,  tout le temps, dans un bivouac comme que sur une aire d’autoroute. D’ailleurs n’est ce pas pour rencontrer ce dieu intérieur que l’on se met en chemin, pour le trouver sur sa route et qu’il devienne notre compagnon de chaque instant ?

Pour conclure, je lui souhaite de moins noirs chemins et lui garde toute mon admiration parce que Sylvain Tesson, même avec l’âme et le corps abîmé, reste un homme qui marche, un homme debout et ça, c’est éminemment admirable.

La voie du cycliste

Monter sur son vélo. Dès les premiers coups de pédale, se fixer sur les mouvements de sa  respiration : inspir… expir… pédalage… adopter une vision globale, large… Plus d’abruti qui vous coupe la route, plus de débile qui vous grille la priorité, plus de salopard qui vous coince contre le trottoir mais des obstacles qui se présentent et que l’on évite avec une acuité nouvelle, sans jugement. Plus de rumination plus de petit vélo dans la tête, juste celui sur lequel on avance. Bien sur, on s’égare : un conducteur indélicat, une jolie fille sur le trottoir, un problème de boulot… Alors on recommence : inspir… expir… pédalage… Paris défile, le sifflement du vent, les muscles des mollets tirent un peu… on embrasse les sensations, on les laisse passer, comme les piétons sur les passages cloutés.

Notes égéennes (3)

Il est presque minuit et un vent de terre souffle à faire ployer pins et tamaris. Une mer de plomb reflète une lune presque pleine. Luminosité terne de la mer, halo laiteux de la lune et le bruit du vent.
Ce vent qui porte les histoires et les légendes. Ce soir, regardant l’Egée fantomatique et écoutant le bruit torturé du meltémi, je pense à Ulysse qui sur ces flots connu mille périls pour retrouver Ithaque. La légende est née il y a des milliers d’années et le vent raconte toujours son histoire.

Mer couleur de plomb
La sombre plainte du vent
me parle d’Ulysse

Notes égéennes (2)

Les Cyclades, Paros et Antiparos tout au moins, sont des iles montagneuses et arides que l’homme a conquis. Maisons, olivier, arbres en fleurs… la main de l’homme. Mais le sentiment qui domine ici, c’est cette sentence de la sagesse delphique :

Μηδὲν ἄγαν, Medèn ágan, rien de trop.

Ici l’homme a conquis avec modestie, justesse et humilité. Aucune ostentation dans les constructions, toutes recouvertes de blanc, aucune ne possède plus d’un étage, les routes étroites épousent le relief, les jardins et les oliveraies sont modestes, les arbustes et les fleurs apportent avec bonheur quelques touches de couleur, dans les ports les bateaux de pêche sont artisanaux, pas de monumentales cathédrales mais de petites églises et de discrets monastères cachés dans la montagne.

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Tout ici est resté à l’échelle humaine, tout ici respecte la nature. Antique sagesse.

Je ne sais pas à qui il faut rendre hommage de ne pas avoir permis que des immondes barres d’hôtels viennent dénaturer le paysage, mais qu’il soit ici remercié. Même les limitations de vitesse (50kmh maximum) invitent à la lenteur, au temps juste.

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Quand vous vous installez dans une taverne (terme bien plus heureux que restaurant), vous passez commande, on ne vous amène pas VOTRE assiette mais une assiette vide par convive et les plats sont placés au milieu de la table invitant chacun à se servir de tout. Idem pour l’ouzo, rarement servi au verre, mais dans une petite carafe, avec des glaçons et autant de verres que de buveurs.

Harmonie et partage. Décidément une bien belle culture.

Notes égéennes (1)

Paros, c’est la carte postale. Ciel bleu, mer bleu-vert, pins, oliviers, plages ombragées, eau transparente, maisons blanches, volets bleus, chiens et chats alanguis, azalées, hibiscus, jasmin, blanc, rose, violet, petits restaurants au bord de l’eau, bateaux de pêche, salades grecques, poulpe, ouzo et vin de Paros, les grecs affables, rieurs et bronzés, marbre blanc, ciel étoilé, grillons, églises aux dômes bleus, ruelles étroites, un coq chante. C’est bon parfois de plonger dans la carte postale.

Notes athéniennes

  • Arrivée sur Athènes, le reflet de la lune sur l’eau : Séléné ! Séléné ! Thalassa ! Thalassa !
  • Musculature massive, barbe brune bien taillée, profil hellénique; un ouvrier du bâtiment avec un physique de héros grec.
  • Marché du Pyrée, je discute avec des bouchers : Français ? Football ! Benzema !
  • L’Acropole : Choc. Equilibre et puissance divine dominant la cité. Le marbre vibre et irradie, les dieux sont vivants !
  • Un chat fauve aux yeux verts quitte son piédestal de marbre de Paros pour se lover contre mes jambes. Heureux présage.
  • Lever les yeux, regarder le soleil jouer avec la pierre et oublier les touristes.
  • Le musée de l’Acropole : Monumental sans ostentation. Tout est fait ici pour mettre les oeuvres en valeur. Et quelles oeuvres !
  • Une institutrice grecque et sa classe buvant ses paroles : Transmission de la longue mémoire européenne.
  • Parfait mélange d’érotisme et de divin. Nous sommes loin des mortiferes  monothéismes. Vitalisme et vitalité.
  • Messieurs les anglais, rendez ce qui ne vous appartient pas !
  • Après Rome, Broceliande, Bibracte une certaine idée de l’Europe se dessine pour nos enfants et pour nous : Vivante et millénaire, charnelle et païenne
  • Snobisme : Acheter l’édition bilingue de « Prière sur l’Acropole » d’Ernest Renan à la librairie du musée.
  • Seule entorse au calme du métro athénien, les grand-mères qui répondent à leur téléphone portable sous le regard amusé des autres passagers.

Très bientôt des photos, promis.